Le Grand Bé et le tombeau de Chateaubriand

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Le Grand Bé et le tombeau de Chateaubriand

À deux pas des remparts de Saint-Malo, l’îlot du Grand Bé surgit de la baie comme un écueil de granit posé sur le sable. À marée basse, un passage naturel d’environ 200 mètres se découvre depuis la plage de Bon-Secours, offrant aux visiteurs à pied l’accès à ce bout de roche discret qui n’a rien d’un site monumental — et c’est précisément ce qui en fait la force. Car c’est ici que François-René de Chateaubriand, né à Saint-Malo en 1768, a choisi de reposer pour l’éternité, conformément à une volonté exprimée dès 1823 et obtenue de haute lutte auprès du conseil municipal, après l’intervention du poète Hippolyte de La Morvonnais. Le tombeau fut achevé en 1838, dix ans avant la mort de l’écrivain, survenue à Paris le 4 juillet 1848.

La sépulture est d’une austérité remarquable. Une grande croix de granit taillé dans les carrières de Lanhélin et Brusvily, dix bornes délimitant le monument, aucune inscription gravée dans la pierre — tel était son souhait explicite. Une plaque commémorative placée devant la tombe en 1948, lors du centenaire de sa mort, résume l’essentiel : « Un grand écrivain français a voulu reposer ici pour n’entendre que la mer et le vent. Passant, respecte sa dernière volonté. » Classé monument historique en 1954, le tombeau a été légèrement modifié à la suite des bombardements de 1944 — les grilles néo-gothiques d’origine, endommagées, ont été remplacées par une rambarde à trois côtés pour ne pas obstruer la vue sur l’océan, conformément à l’esprit même du lieu. Aujourd’hui, l’érosion côtière menace progressivement le site : une borne délimitative se retrouve désormais en surplomb du vide, et la municipalité a engagé une étude de conservation en 2023.

Chateaubriand lui-même avait justifié ce choix par une phrase restée célèbre, évoquant le bruit de la mer qui avait bercé son premier sommeil. Né dans une ville qu’il décrivait simplement comme « un rocher », il nourrissait depuis l’enfance une relation intime avec les tempêtes et les embruns de la Manche. Ses Mémoires d’outre-tombe, son œuvre-testament, portent l’empreinte de cette Bretagne maritime et sauvage. Gustave Flaubert fit le déplacement pour se recueillir devant la tombe ; Simone de Beauvoir évoqua sa visite avec Sartre dans La Force de l’âge. Le Grand Bé est ainsi devenu, au fil des décennies, un véritable lieu de pèlerinage littéraire, attirant autant les amateurs de romantisme que les curieux de passage à Saint-Malo.

L’îlot lui-même possède une histoire qui dépasse la figure de l’écrivain. Des silex découverts au début du XXe siècle attestent d’une présence humaine préhistorique. Au Moyen Âge, la tradition rapporte que les habitants de Saint-Malo s’y rassemblaient pour élire leur premier édile lors de l’émergence des premières institutions communales, au XIVe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’occupant allemand y installa des positions d’artillerie et des bunkers dans le cadre du Mur de l’Atlantique ; les bombardements américains du 16 août 1944, lors de la libération de la ville, ont laissé des traces visibles dans la roche. Ces couches d’histoire superposées — préhistoire, Moyen Âge, romantisme, guerre — font du Grand Bé bien plus qu’un simple site funéraire.

La traversée depuis la plage de Bon-Secours prend une dizaine de minutes à pied. Il est indispensable de consulter les horaires de marée avant de s’y rendre : la fenêtre d’accès s’ouvre environ 1 h 30 avant la basse mer et se referme 1 h 30 après, selon le coefficient du jour. La baie de Saint-Malo connaît l’un des marnages les plus importants d’Europe, dépassant parfois 12 mètres lors des grandes marées de vive-eau — la mer peut remonter très vite et les services de secours interviennent une vingtaine de fois par an pour des visiteurs surpris par le flot. Des chaussures fermées et à semelles antidérapantes sont vivement recommandées sur le sentier rocailleux. L’accès est libre et gratuit. La durée de visite, depuis le départ de la plage jusqu’au retour, est généralement d’une heure, davantage si l’on s’attarde au sommet pour profiter du panorama à 360° : remparts et cité corsaire d’un côté, Dinard, la Côte d’Émeraude et le cap Fréhel de l’autre, l’île de Cézembre au large, et la silhouette du Fort National à quelques encablures. Le coucher de soleil, depuis la pointe ouest de l’îlot face à l’horizon dégagé, est particulièrement spectaculaire. À proximité immédiate, la plage de Bon-Secours et sa piscine naturelle d’eau de mer complètent agréablement la promenade.

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