Château et jardins de la Ballue
Parcs & jardins • Bazouges-la-Pérouse

À Bazouges-la-Pérouse, au cœur du Pays de la Bretagne Romantique, le château de la Ballue est l’un des grands sites jardiniers de Bretagne — et l’un des plus méconnus du grand public. Construit à partir de 1620 pour Gilles de Ruellan, conseiller et argentier du roi Henri IV, sur un promontoire dominant la campagne d’Ille-et-Vilaine, il est entièrement reconstruit en 1705 dans un sobre et élégant style Louis XIII. Son granite doré — celui des carrières du pays de Saint-Malo, que l’on retrouve dans les plus beaux hôtels particuliers de la cité corsaire — lui confère cet aspect chaud et lumineux qui tranche avec la pierre sombre habituelle de Haute Bretagne. Le corps central, flanqué de deux ailes en retour symétriques, est complété par un ensemble de communs remarquablement préservé : écuries, tour d’horloge à l’horloge encore visible, caves voûtées, greniers et passage central. Classé Monument Historique le 11 juin 1999, le château fait partie de ces grandes demeures qui ont traversé les siècles sans être défigurées.
Ce qui rend la Ballue véritablement exceptionnelle, c’est l’aventure créatrice qui s’y est engagée à partir de 1973. À cette date, les propriétaires confient à deux architectes paysagistes d’avant-garde, François Hébert-Stevens et Paul Maymont — ce dernier proche des cercles utopistes et futuristes du XXe siècle —, la recréation des jardins autour du château. L’objectif n’est pas la reconstitution archéologique d’un jardin disparu, mais l’invention d’un lieu nouveau à l’intersection de la tradition française, de l’art topiaire baroque et d’une sensibilité contemporaine. Le résultat est un ensemble de jardins en terrasses d’une singularité absolue en Bretagne, labellisé Jardin Remarquable par le ministère de la Culture en 2005 — la plus haute distinction nationale pour un parc ou jardin — et récompensé du 2e Prix Européen du Patrimoine des Jardins en 2017 dans la catégorie « restauration et développement d’un jardin historique ».
Au cœur de la composition se trouve le jardin à la française, avec ses parterres géométriques aux broderies de buis taillé, ses allées sablées et ses perspectives calculées sur le paysage de bocage environnant. Ce jardin maniériste joue avec la symétrie et la surprise : à chaque angle, une composition végétale différente révèle l’inventivité des concepteurs. Le jardin diagonal, achevé en 1975, casse délibérément la logique orthogonale pour introduire une dynamique visuelle qui perturbe agréablement les repères du visiteur. Mais la pièce la plus spectaculaire reste sans doute le labyrinthe d’ifs : environ 1 500 ifs centenaires, taillés en volumes géométriques stricts — cylindres, cônes, primes — forment un réseau serré de couloirs végétaux dont la composition a été attribuée à une influence du Corbusier, l’architecte suisse qui avait théorisé les formes pures et le rapport entre nature et géométrie. Se perdre dans ce labyrinthe est une expérience à la fois physique et contemplative, particulièrement saisissante dans la lumière rasante de fin d’après-midi.
Les « chambres de verdure » constituent une autre invitation à la déambulation lente. Ces pièces extérieures délimitées par des haies de charmilles taillées ou des massifs de fougères géantes créent des espaces clos, ombreux, résolument intimes, qui ont une qualité acoustique et atmosphérique proche des salles d’un bâtiment. Les artistes en ont été particulièrement sensibles : le domaine a inspiré ou accueilli des créateurs de premier plan, parmi lesquels Niki de Saint Phalle et Robert Rauschenberg, dont les œuvres dialoguent avec l’art topiaire dans cet esprit de rencontre entre création contemporaine et jardin d’auteur. Une orangerie du XIXe siècle, reconvertie en espace d’exposition consacré à l’art des jardins, invite à prolonger cette réflexion sous un abri élégant à la lisière des parterres. Le site a par ailleurs été finaliste du prix de la Fondation Smalto pour l’art des jardins en 2022, confirmation de sa réputation dans les cercles les plus exigeants du paysagisme européen.
La visite des jardins de la Ballue est ouverte de mai à octobre ; l’accès est payant. Le château lui-même peut être privatisé pour des réceptions et événements privés, ou visité ponctuellement lors de manifestations culturelles. Le site n’est pas desservi par les transports en commun : il faut compter une voiture pour rejoindre Bazouges-la-Pérouse, à environ 16 kilomètres à l’est de Combourg par la D796, et à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Fougères. Prévoir une à deux heures pour une visite tranquille des jardins, davantage si l’on souhaite s’attarder dans les chambres de verdure ou l’orangerie.
La Ballue s’inscrit naturellement dans un circuit de Haute Bretagne particulièrement riche. À l’ouest, Combourg (16 km) offre son château romantique de Chateaubriand et son lac tranquille. Au nord-ouest, le mont Dol et les marais de la baie du Mont-Saint-Michel constituent un contrepoint paysager saisissant. À l’est, la ville médiévale de Fougères et ses remparts du XIIe siècle prolongent la découverte du patrimoine défensif breton. Pour les amateurs de jardins, le circuit peut être complété par les jardins de Brocéliande, à Bréal-sous-Montfort, et par les parcs du château de Comper. En toutes saisons mais surtout au printemps et en début d’automne, quand les ifs et les buis montrent leurs plus belles nuances de vert et que la lumière de Bretagne intérieure donne aux allées de granite cette teinte dorée si particulière, la Ballue est un détour que l’on ne regrette jamais.
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