Malouinière de la Ville Bague

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Malouinière de la Ville Bague

À une dizaine de kilomètres de Saint-Malo, dans la campagne tranquille de Saint-Coulomb, la Ville Bague s’impose d’emblée comme l’un des plus beaux exemples du style malouinière. Ces grandes demeures de campagne — on en recensait encore 112 dans la région en 1975 — furent bâties entre 1680 et 1730 par les armateurs et corsaires malouins enrichis grâce au commerce maritime. Trop à l’étroit dans une cité portuaire bondée, ces familles de négociants voulaient pouvoir souffler à la campagne sans s’éloigner de leurs affaires : à deux heures de cheval, elles gardaient un œil sur leurs navires tout en profitant d’un cadre de vie aristocratique.

La Ville Bague fut élevée en 1715 par Guillaume Éon, neveu de Julien Éon, sur l’emplacement d’un manoir plus ancien. La famille Éon, dont les comptoirs s’étendaient jusqu’à Cadix, fit construire une demeure à l’ordonnancement classique caractéristique : un corps central de sept travées encadré de deux ailes légèrement en retrait, des chaînes d’angle et des encadrements de fenêtres en granit, une toiture animée de crêtes décoratives et couronnée de cheminées monumentales. Le tout est bâti en moellon local crépi, sobre et élégant, à la manière des grandes maisons de la haute bourgeoisie bretonne. Le colombier carré, d’abord conçu comme une orangerie à la fin du XVIIe siècle, fut surélevé en 1715 pour accueillir 320 boulins — ce qui représentait, selon la tradition, un droit seigneurial équivalant à 160 hectares de terres. La chapelle Sainte-Sophie, consacrée dès 1695 par l’évêque Jean-François de Chamillart, impressionne par son plafond en forme de coque de navire renversée, son dallage de marbre de Carrare et son retable provenant de la chapelle Notre-Dame de Lorette. Un ex-voto — la maquette du navire la Dauphine, datée de 1778 — y rappelle les liens indéfectibles entre ces familles et la mer.

À l’intérieur, la visite guidée fait entrer dans l’intimité d’une maison d’armateur comme peu d’endroits permettent de le faire. Le grand salon conserve un trésor inattendu : un papier peint panoramique de la Manufacture Dufour et Leroy, réalisé en 1820 à l’aide de tampons en bois et représentant « L’Arrivée de Pizarro chez les Incas ». Cette version intégrale — rarissime — fut vendue en 1972, retrouvée sur le marché de l’art en 1976 dans un état très dégradé, puis restaurée par l’École des Beaux-Arts de Paris. Elle est aujourd’hui classée monument historique au titre des objets mobiliers. La collection de mobilier d’époque réserve d’autres surprises : un coffre de Nuremberg à quatorze points de fermeture, de la porcelaine Qing, des arts de la table raffinés avec fourchettes à melon et pinces à artichauts, sans oublier la collection d’armes de corsaires — pistolets, haches d’abordage, sabres — qui rappelle que ces élégants messieurs n’étaient jamais très loin du pont d’un navire de combat.

La propriété est inscrite aux monuments historiques depuis 1981 pour ses façades, toitures et éléments intérieurs remarquables, puis de nouveau en 1992 pour les murs de clôture et les constructions annexes. Le parc de quatre hectares, ceint d’un mur dont le périmètre dépasse trois kilomètres, offre une promenade à l’ombre des arbres centenaires, avec un bassin du XVIIIe siècle et une atmosphère suspendue que les familles propriétaires actuelles — les Chauveau, acquéreurs en 1975, et leurs descendants — ont su préserver tout en engageant une restauration minutieuse des lieux. Depuis deux décennies, Marie-Hélène Cojan-Chauveau et son équipe assurent les visites avec une passion communicative pour cette histoire maritime et familiale.

La visite guidée, d’une durée d’une heure et demie environ, est proposée d’avril à début novembre, généralement à 15 h (une seule séance par jour en basse saison, deux en juillet-août à 14 h 30 et 16 h), fermée le mercredi hors juillet-août. Le tarif adulte est de 10 €, réduit à 5 € pour les enfants, étudiants et personnes handicapées, et à 8,50 € par personne pour les groupes de quinze personnes ou plus. La réservation n’est pas indispensable pour les individuels mais s’impose pour les groupes. Le site est accessible aux personnes à mobilité réduite et dispose d’un stationnement à proximité. Saint-Coulomb s’inscrit par ailleurs dans un secteur riche en malouinières : à quelques centaines de mètres, les domaines de la Ville-es-Treux ou de la Fosse-Hingant témoignent de la même vogue architecturale. La pointe du Grouin, avec ses panoramas sur la baie du Mont-Saint-Michel, se trouve à moins de dix minutes en voiture, offrant un beau contraste entre patrimoine bâti et paysage littoral brut.

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